Avril 2010: libre réflexion sur la collection: attention ça peut surprendre!

Voici une contribution intéressante, que nous nous devons de mettre en ligne ! Certains s'y reconnaîtront .

"Qu'est-ce qu'une collection ? Pour nous autres collectionneurs, c'est une évidence et nous ne nous posons guère la question. Notre collection est souvent notre passion, notre jardin secret, ce lieu où nous nous sentons bien, avec la satisfaction de maîtriser notre sujet à travers la possession de quelques objets qui nous sont d'autant plus chers que nous avons passé longtemps à les chercher, à les convoiter, à les gagner. On n'explique pas la satisfaction du chasseur qui revient avec ses trophées. Pourtant, notre entourage a parfois un peu de peine à nous suivre sur ce terrain, et peut estimer que nous y consacrons trop de temps, quand ce n'est pas trop d'argent. Allez expliquer à votre chère épouse que vous travaillez pour la gloire de votre lignée sur 3 générations (penser plus loin, de nos jours, serait trop audacieux), lorsque vous la plantez-là le dimanche avec les marmots pour aller rejoindre vos camarades éclairés dans la grande battue d'une bourse aux armes... On se heurte à du scepticisme, voir à de l'agacement, au mieux à de l'indifférence blasée. J'ai entendu un jour ma femme expliquer à une de ses amies, qui s'extasiait devant sa patience angélique à l'égard de ma collection : « tu comprends, il pourrait avoir une marotte plus nocive, collectionner les conquêtes galantes, ou avoir le démon du jeu. » Ces analogies, je ne vous le cache pas, m'ont d'abord vexé, mais à bien y réfléchir, elles ne sont pas infondées. Si je suis réservé sur l'idée qu'on puisse comparer un collectionneur aux névrosés qui risquent tout au casino, en revanche je veux bien admettre que collectionner est une passion de l'accumulation qui n'est pas, d'après nos experts en psychologie, étrangère à tous nos grands séducteurs. Don Juan n'existe qu'à travers la conquête de nouveaux jupons, frustré qu'il est de son idéal de conquête chevaleresque dans une société où le pouvoir monarchique s'accapare le monopole de la violence légitime. Quand le lit devient un substitut au champ de bataille, la faille (la faillite ?) psychologique n'est pas loin et le donjuanisme est reconnu pour être une pathologie affective... Du joueur compulsif, je ne pense pas qu'un collectionneur puisse avoir d'autre trait commun que la passion qui le pousse à revenir vers ce qu'il aime, encore et encore, pour le frisson de la recherche de la belle pièce. Collectionner, on le voit, n'est pas neutre !
D'après le dictionnaire de l'Académie, les origines du mot n'ont rien de très glorieux. En effet, il apparaîtrait vers le XIVe siècle dans le vocabulaire médical, au sens d' « amas de pus ». Il conserve cette signification en pathologie, où une collection désigne l'accumulation d'une substance dans un endroit donné du corps. On comprend mieux cette origine lorsque l'on se rappelle que la racine du mot (collectio), bien entendu latine, désigne l'action de recueillir, ou le produit du recueil.
Par suite, en sortant du domaine médical pour gagner le vocabulaire courant, le mot prend une coloration nettement plus avantageuse. Il s'agit, nous dit le dictionnaire de l'Académie, d'un « ensemble d'objets de même sorte que l'on réunit volontairement dans un esprit de curiosité, ou pour leur valeur artistique, scientifique ou documentaire. » La transition vers ce sens nouveau s'est faite grâce à l'imprimerie et à son corolaire, l'édition, où apparaît la notion de collection comme ensemble d'ouvrages consacrés à un même thème ou rassemblés sous une même présentation. La haute couture finira de donner ses lettres de noblesse à ce qui désignait à l'origine escarres et ulcères.
Avant que le milieu de la mode ne s'en empare, on voit que le terme collection s'est placé sous le signe de la recherche érudite et de la préservation, si ce n'est la diffusion du savoir. L'édition a voulu, et est parvenue à préserver en le banalisant ce qui était un objet rare et précieux, le livre. Qui peut sérieusement déplorer la formidable libération du savoir et des idées que l'imprimerie a générée ? Certes, comme toute révolution technologique, celle de l'imprimerie s'est accompagnée de défis nouveaux qui n'ont pas nécessairement tous été bien gérés en leur temps, et on ne saurait nier qu'il existe un rôle de l'imprimerie dans la diffusion des désordres qu'il est convenu de désigner, un peu rapidement, sous le vocable de guerres de religion. Mais l'imprimerie est un moyen, et non une cause, pour expliquer ces désordres. Sans la trace des libelles et pamphlets dont nous avons hérité, cette période troublée nous serait bien mystérieuse. Il est heureux que certains aient pensé à conserver ces témoignages des débats qui agitaient l'opinion savante du temps, dans leurs collections... Ce qui nous ramène à notre sujet : la collection et le désir de collectionner. Il me semble important, dans la définition qu'en donne l'Académie, de souligner cet « esprit de curiosité ». Ce qui meut le collectionneur, plus que le désir de posséder la belle pièce, c'est celui de tombe sur la pièce inédite, rare, jamais vue. Elle n'aura d'exceptionnel que sa singularité, ce qui, somme toute, n'est déjà pas si mal !
Il y a un paradoxe dans la collection en général, et dans celle de l'uniformologie en particulier, auquel je suis sensible : comment faire de l'unique avec du semblable ? Quand on y réfléchit, c'est une question qui, sur un plan ontologique, est la question même qui se pose à l'Homme sur son identité : tous semblables, tous différents, tous ressemblants, tous irréductibles les uns aux autres. Derrière ce que d'aucuns qualifieront de manie accumulative assez typiquement masculine (quoique je connaisse des femmes qui collectionnent les paires de chaussures ou les foulards en soie ou les miniatures de parfums, voire des objets largement moins connotés de féminité), ne se cacherait-il pas ce désir de se créer un monde miniature, à l'image de ce vaste monde où nous vivons ? Les objets peuvent devenir des sujets de substitution, leur caractère unique nous les rend attachant, quand bien même un objet peut toujours être remplacé par un autre similaire. Il y a de l'affect derrière chacun, l'ivresse d'une belle prise, le souvenir de circonstances particulières, l'émotion d'une première fois...
Pour aller plus loin, il me semble qu'une pièce de collection est un objet qui retient l'attention soit par sa beauté, c'est-à-dire la maîtrise artisanale voire artistique avec laquelle il a été façonné, soit par son exemplarité. Les deux caractères ne sont du reste nullement exclusif l'un de l'autre, une pièce de collection est souvent belle en ce qu'elle est représentative d'un style, ou d'une fonction, ou enfin -osons le mot- d'une idée. Les collectionneurs sont les humbles glaneurs qui, dans le vaste champ de la consommation moderne de masse, s'efforcent de ramasser et de sauvegarder quelques fruits inattendus ou particulièrement savoureux que le temps, cette impitoyable moissonneuse-batteuse, aurait sinon tôt fait de faucher dans l'oubli. Sur cette note agreste, je vous donne rendez-vous au prochain blog."

ACMI

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